L’enfer du nihilisme: les cas Houellebecq, Bret Easton Ellis et Despentes.

2016 touche à sa fin, et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’encéphalogramme cauchemardesque de néantisation du monde et de l’homme n’est pas prêt de cesser.

Au-delà des innombrables cadavres de « people » qui ont jalonné cette année, les attentats, les migrants « bouteilles à la mer », le conflit syrien, la recrudescence du fascisme en Europe, et enfin et entre autres l’élection de Trump, nous font penser, contrairement à ce que dit le fameux vers de Hölderlin, que « là où croît le péril, rien ne sauve ».

A croire que Freud et Arendt ont été les plus visionnaires des philosophes en parlant de « malaise dans la civilisation » et de « crise dans la culture ».

En effet, Freud, témoin des deux Guerres, en a théorisé son concept de « pulsion de mort », en considérant, lucide mais optimiste, qu’elle est inhérente à la civilisation, par une volonté de puissance politique échevelée par exemple, mais qu’elle peut être évitée par, justement, une incorporation de l’homme dans la civilisation et la culture, en cédant sur ses pulsions meurtrières pour laisser la place à la sublimation notamment.

Quant à Hannah Arendt, théoricienne des totalitarismes, nous connaissons son fameux mot si mal interprété de « banalité du mal, » à propos d’Eichmann, et sa crainte que la culture, notamment à travers l’école, ne devienne qu’un divertissement, une marchandise.

Bref, autant dire que les mises en garde de ces deux grands penseurs ont échouées, et la question que j’ai envie de poser, certes candide (elle l’a déjà été de plus), est: n’y sommes-nous pas toujours, dans le totalitarisme? et, pour aller plus loin, celui-ci n’a-t-il pas pris le visage du nihilisme à visage « banal », pour reprendre le mot d’Arendt? Certes, l’occident est, dans son ensemble, démocratique et libre politiquement, mais, d’une part, n’est-ce pas un tantinet un leurre, et, d’autre part, le diabolique ne vient-il pas d’ailleurs que de la politique, contrairement à l’époque d’Arendt?

C’est par le truchement de trois auteurs à succès et emblématiques que j’aimerais répondre, auteurs qui sont les vecteurs et symptômes de ce nihilisme galopant, et dont le succès, tous comme leurs oeuvres, sont absolument terrifiants et ne sont guère le fruit du hasard.

Il s’agit de Houellebecq, Bret Easton Ellis et Despentes.

Ils ont en commun d’avoir commencé à connaître la renommée dans les années 80-90, autant dire le début de la fin – de l’Histoire, du plein-emploi, de la sexualité sans danger, de la noblesse politique, des derniers grands penseurs, du goût pour l’école, et j’en passe.

Début de quoi? Années fric, pub, comm’, télé, conso, internet, porno, revendications religieuses, le tout sur fond de génocide rwandais et d’assassinat de Rabin. En somme, la société du spectacle telle que l’avait prophétisée Debord.

Attention: loin de moi l’idée de jouer aux déclinistes qui considère que rien ne va dans notre époque. J’ai assez souffert des affres de celle-ci pour un jour passer une nuit pascalienne afin de me secouer, considérant qu’il fallait prendre le meilleur que cette époque a à m’offrir (en termes de culture et de rencontres notamment), seul moyen de sauver sa peau.

En revanche, oui, au risque de jouer les Finkielkraut, je pense que l’horreur dans laquelle nous vivons est sans précédents.

Il n’y a pas d’époque idéale (quoique, j’ai un petit faible pour le XVIIIème siècle libertin et les Trente Glorieuses…), chacune a ses imperfections; oui, nous avons fait des progrès au niveau des moeurs et de la médecine, mais pas sûr que l’espérance de vie rallongée soit une bonne nouvelle au regard de la terreur qui est celle de notre société.

Cette terreur, je l’ai dit, a un nom: le nihilisme, je dirais même le nihilisme spectaculaire, dont nos trois auteurs, par leur esthétique et ce qu’ils écrivent, nous parlent très bien.

Vous l’aurez compris, ma thèse n’est pas de les défendre. Je tiens au contraire à tenter de montrer en quoi et leur oeuvre, et leur succès sont une imposture (et un malentendu), et à quel point ils sont dangereux, cyniques dans le mauvais sens du terme, des pseudo-écrivains pseudo-subversifs horrifiques.

Bien que sévère envers eux, mon dégoût à leur égard naît d’un goût pour des plaisirs épicuriens, la pulsion de vie, la joie, bref, l’humanisme cher à Freud et Arendt.

Je le dis tout de go: il faut en finir avec cette littérature morbide, mortifère, glauque – nihiliste -, et crier haut et fort avec Hölderlin que « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Bien sûr, ne tombons pas dans une littérature bisounours et guimauve, elle a toujours eu affaire avec le mal, comme l’a bien montré Bataille.

Oui, mais l’un des autres grands sujets millénaires de la littérature, c’est l’amour, absent chez nos trois auteurs.

Revenons justement à eux.

Leur succès est donc apparu simultanément avec l’avènement de la société du spectacle, comme je l’évoquais.

Ellis, dans American psycho, opère un scanner remarquable de cette société du spectacle, avec son personnage de trader, Patrick Bateman, golden boy des années 80 à qui tout réussit, et chez qui gît en coulisses une véritable perversion folle, avec ses meurtres et sa sexualité débridée.

Qu’est-ce que la société du spectacle debordienne? L’économie de marché devenue « déraisonnable », terme de Debord dans Commentaires sur la société du spectacle.

En effet, Patrick Bateman est une personnification de la société du spectacle – en l’occurrence, ici, la finance -, en transgressant tous les interdits et limites que nous imposent la loi et la civilisation, et ce dans le cadre de la jouissance telle que l’entendait Lacan.

Oui, c’est intéressant, mais il faut noter qu’Ellis ne fait que montrer et dire sans aucune pensée critique et méditation, et c’est viscéralement le vide qui traverse son oeuvre, notamment Moins que zéro, son premier livre, aussi bien formellement que spirituellement.

Là réside le problème: notre société étant devenue nihiliste, le spirituel et le style courant à leur perte, ce type de littérature en est cruellement dénué et donc…ce n’est pas de la littérature.

Loin de moi la prétention de détenir LA vérité sur la littérature, mais j’en ai une certaine conception, et c’est celle-ci que je veux défendre: la littérature, pour moi, est avant tout une musicalité poétique, une respiration harmonieuse, un souffle de vie; c’est du rythme, de la mélodie, la souplesse de la langue, les mots et la ponctuation sont comme des notes musicales. En outre, elle se doit d’être, au péril de paraître pompeux, une réflexion sur la condition humaine et la nature, qu’elle soit positive ou négative, peu importe.

En gros, le point où je veux en venir, c’est que (toujours pour moi), la littérature devrait faire un pas-de-côté par rapport à la société, être en marge, ne se soucier que de l’être et de la beauté (même si, bien évidemment, un livre est toujours le fruit de son époque, ce n’est pas cela que je critique).

A partir de là, ces trois auteurs ne font doublement pas de littérature: ils se situent tous les trois dans la négativité du style et de la vie, et d’autre part dans le roman sociologique.

On peut considérer qu’il s’agit d’une stratégie de leur part (absence de style=nihilisme de notre époque), il y a sans doute du vrai. Mais je pense qu’ils sont surtout victimes et acteurs de l’atrocité de notre époque, et par ailleurs et surtout dénués de talent.

Dans le cas de Moins que zéro d’Ellis, il s’agit du récit de la jeunesse dorée californienne, qui ne fait rien à part faire la fête, prendre des drogues, se prostituer, dépenser du fric, avoir des conversations stériles, et la fin ne laisse présager aucun espoir.

Il est indéniable qu’Ellis pointe des choses intéressantes, et il est sûrement le plus talentueux des trois, mais son style est d’une platitude confondante et, encore une fois, le vide irrigue toute son oeuvre. La littérature n’a-t-elle pas pour vocation de donner du sens aux choses, au réel? Ellis nous donne à voir en miroir le vide spirituel et éthique de notre époque, et l’on ressort de sa lecture…vidé, déprimé, n’ayant rien appris sur la vie et les êtres. Son succès planétaire est infâme: au-delà du « plaisir du texte » absent comme dirait Barthes, ses lecteurs n’ont pour la plupart que très peu de culture littéraire, et comment aimer ça? N’est-ce pas se complaire dans la vacuité métaphysico-stylistique? N’est-ce pas donner du crédit à ce nihilisme morbide?

Dans le cas de Houellebecq, c’est le pire des trois. Je dirais même qu’il est l’un des pires écrivains de notre époque, le haïssant autant qu’il est glorifié.

La veine de Houellebecq, plus que celle d’Ellis, c’est le roman sociologique, la sociologie appliquée à la littérature, son premier roman, ainsi que son dernier, en en étant d’illustres exemples.

Le premier, Extension du domaine de la lutte, paraît avoir été écrit par un mauvais élève de collège.

Je tire un passage au hasard, p.35: « Vers onze heures, un nouveau personnage fait irruption dans le bureau. Il s’appelle Patrick Leroy et, apparemment, partage le même bureau que Catherine. Chemise hawaïenne, blue-jean serré aux fesses, et un trousseau de clés accroché à la ceinture, qui fait du bruit quand il marche. Il est un peu crevé, nous dit-il. Il a passé la nuit dans une boîte de jazz avec un pote, ils ont réussi à « racler deux minettes. Enfin, il est content ».

Certes, je vous concède que le procédé peut paraître de mauvaise foi, il y a des passages banals dans tous les livres (quoique…), mais tout Houellebecq est comme ça.

Un côté blasé dans le mauvais sens du terme, une absence de précision dans les termes choisis et les descriptions, un trop gros relâchement du langage, de la trivialité en puissance, une haine de soi et des autres (impossibilité pour le personnage principal d’aimer), et, surtout, de la sociomanie détestable, puisque la thèse de Houellebecq dans ce livre est de dire que nous ne sommes pas tous égaux face à la sexualité et l’amour (ce qui est par ailleurs aussi intéressant comme propos), mais un livre de sociologie aurait pu faire l’affaire (le tout frôlant un mépris incroyable pour le lecteur).

Quant au dernier, Soumission, il est littéralement affligeant, non pas parce qu’il y imagine l’application de la charia en France, mais est-ce vraiment la place en littérature de l’islam en France? N’en a-t-on pas assez de ce sujet dans les médias, chez les politiques, dans les essais? Houellebecq a indéniablement voulu faire le buzz, et, bien sûr, il a bêtement appâté le chaland qui est tombé dans le panneau, dans le cadre d’une sorte de grande bouffe identitaire.

Là réside le nihilisme de Houellebecq: il instrumentalisme vicieusement le nihilisme et la bêtise contemporains pour vendre sa soupe.

Son seul moteur, comme l’a soulevé François Meyronnis dans De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, c’est la haine – de soi, des autres, de la vie.

Enfin, le nihilisme d’une Virginie Despentes joue dans une autre catégorie. Son credo, c’est le trash, le punk à la sauce post-féministe, comme dans son premier roman, Baise-moi, récit de deux femmes paumées dans la vie qui se rencontrent, tuent comme des vrais mecs, baisent comme des vrais mecs, boivent comme des vrais mecs, ne sont pas affectées lorsqu’elles se font violées pour l’une d’elles; bref, un certain type de féministes, c’est-à-dire des femmes qui pensent trouver leur singularité alors qu’elles veulent faire comme les hommes en niant les différences.

Despentes, comme ses deux comparses, n’a aucun style: c’est glauque, vulgaire (et pas que parce qu’elle utilise des jurons), complètement dénué de grâce.

En outre, dans Baise-moi par exemple, elle tient à montrer que les femmes peuvent aussi commettre le mal. Ce n’est pas faux, mais les actes des deux personnages sont invraisemblables: on ne connaît pas de femmes dans l’histoire de l’humanité qui aient commis des crimes en série sans être sous la coupe d’un ou de plusieurs homme(s) (que l’on pense au bon roman de Simon Liberati, California girls, paru à la rentrée, sur les tueuses de Sharon Tate sous l’égide de Charles Manson). Bien sûr que les femmes peuvent faire le mal, mais, en voulant représenter des femmes qui baisent et tuent sans affects, non seulement ce n’est pas crédible, et n’est-ce pas une volonté pour Despentes de réduire les hommes, auxquels, en bonne féministe, elle apparente les deux femmes, à des brutes épaisses bonnes qu’à violer et tuer? En termes de subtilité, on a connu mieux.

Surtout, Virginie Despentes est pseudo-subversive: elle pense choquer en tapant dans le cru, le trash, le glauque encore une fois; c’est en réalité parfaitement conformiste, la subversion se situant plutôt justement dans ce que j’aime: le chant du poète.

Dans le fond, tous ces auteurs sont pseudo-subversifs, dans la mesure où ils font du social, grande mode aujourd’hui si l’on veut que ça marche et que ça se vende.

Combien sont les classiques qui auraient du mal à se faire publier aujourd’hui, tant le monstre social règne (pas étonnant que des auteurs comme Zola et Maupassant soient aussi enseignés à l’école)!

Donc oui, la littérature peut se confronter au mal, la souffrance, la tragédie, mais sans poésie, sans lyrisme, sans beauté, elle n’est rien.

Et se confronter au mal ne relève pas forcément du nihilisme.

Oui, elle peut dire des choses sur la société, mais de là à faire du roman sociologique, il y a gageure.

Il est décidément temps de liquider les Ellis, Houellebecq et Despentes.

Pour une littérature régénérée, chantée – vivante.