L’enfance retrouvée à volonté

Du plus loin que je me souvienne, j’ai eu une enfance globalement bénie: une mère et une soeur de dix ans mon aînée singulièrement aimantes, une chambre emplie de jeux et de jouets, une vaste maison entourée de jardins à Saint-Cyr, des copains de quartier et d’école, des instituteurs qui avaient encore le sens de l’excellence républicaine…rien à redire.

S’en est suivie une adolescence, elle, pour le moins chaotique: pas de crise mais beaucoup d’ennui, un entourage scolaire petit-bourgeois, conformiste à souhaits et manquant cruellement de fantaisie alors que je découvrais Baudelaire, violences verbales etc.

Nul doute que l’adolescence fut un immense tunnel (comme pour beaucoup, mais pas forcément pour les mêmes raisons), dans lequel je ne retournerai pour rien au monde, et un chapitre inintéressant définitivement clos.

Mais l’enfance… »interminablement l’enfance » disait Duras reprenant Stendhal…

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai eu, à vue d’oeil, une enfance heureuse, mais si l’on considère (souvent) que l’on entreprend une psychanalyse à cause de traumas infantiles, ma propre enfance a-t-elle été si tranquille? n’avais-je pas des comptes à régler avec elle?

Il y a eu des failles indélébiles, indéniablement.

Tout d’abord, la parole.

Si, aujourd’hui, les théories de Dolto, comme quoi le bébé est dans un « bain de langage » et qu’il est nécessaire de lui parler même dans le ventre, sont rentrées dans l’inconscient collectif des parents (et encore…), c’était moins évident pour nos parents nés avant 68, et de surcroît pour ma mère, débarquée de sa campagne portugaise à l’âge de 16 ans enceinte de ma soeur…ce n’était qu’une jeune fille, à qui ses parents eux-mêmes l’avaient privée de parole.

La parole faisait cruellement défaut à la maison, aussi bien sur les sujets pratiques et quotidiens, que sur des sujets plus sensibles comme la sexualité qui a fait l’objet d’une grande omerta catholique à notre égard.

Résultat: vers l’âge de 8 ans, je la découvre à travers la pornographie, et je me souviens encore de la stupeur et l’effroi qui me saisirent lorsque je rentrais de chez mon copain obsédé plus âgé, tentant par tous les moyens de refouler ces gros plans de bites et de vagins que je venais de voir…

Quant à la parole de mon père, elle était tout bonnement inexistante.

Vu comme ça, le tableau est moins reluisant.

Mais, heureusement, j’avais mes livres, mes dessins animés et ma foi en Dieu pour me consoler, étant même si pieux que je pensais devenir prêtre.

J’étais un enfant très mûr, très précoce, écoutant les déboires sentimentaux dudit voisin…

Avec tout cela, je regarde mon enfance avec une certaine tendresse, mais pas de nostalgie.

Cette phrase de Robert Walser, que je cite de tête, résume à peu près mon état d’esprit: « J’ai eu si peu le sentiment d’être un enfant, que je conserve en moi beaucoup de l’enfance ».

Puis, ma soeur est tombée enceinte début 2012.

Je l’ai toujours tellement adorée et considérée comme une seconde mère, que la nouvelle m’a ravi et énormément ému.

Alicia est née le 9 septembre 2012, dans la même clinique que mon frère et moi, ce qui d’un point de vue symbolique m’enchante.

M’a enchanté, bouleversé même la naissance de cette fille, que j’aimai immédiatement.

Je crois que c’est le don le plus définitif que l’on puisse faire à un enfant, l’aimer inconditionnellement parce qu’il est (la chose paraît aller de soi mais pas du tout).

C’est mon sentiment à l’égard d’Alicia, et je crois que je ne peux l’avoir que pour elle dans la mesure où je ne désire pas de progéniture.

Deux ans après la fin de mes études, toujours dans l’impasse professionnelle et oisif comme toujours, ma soeur me propose de me confier Alicia après l’école.

Dès le premier jour, j’ai aimé sa compagnie, et jusqu’à aujourd’hui, octobre 2017, je ne m’en suis jamais lassé. Je dirais même qu’elle est de celles que je préfère, car, me disais-je à l’époque, dépourvue des obligations sociales normées et ordinaires.

J’aime tant ce lieu où je la garde, un grand appartement dans une petite résidence verdoyante et fleurie à Versailles, où règnent le calme et la sérénité, la lumière automnale suivant la rentrée des classes, environnement parfait pour des enfants…

Mais, surtout, et c’est là l’essentiel, Alicia a réactivé en moi, par l’enfant pure qu’elle est, cette part d’enfance que j’avais égarée en chemin dans les dédales de ma souffrance de jeune adulte…

Un exemple qui peut sembler banal, mais en réalité merveilleux: tous les jours, après la jolie petite école où veillent des institutrices extraordinaires, située à deux minutes de la maison, nous longions avec Alicia un petit chemin de traverse jonché de fleurs.

Tous les soirs, sans exception, Alicia s’arrêtait plusieurs minutes et cueillait minutieusement des marguerites pour sa mère.

C’est l’enfance dans toute sa splendeur – la flânerie qui n’a pas conscience du temps, l’émerveillement face à qui nous paraît si évident, ce qui ne nous touche plus ou ce à quoi nous ne prêtons plus attention, et qui pourtant est d’une bouleversante beauté sensible, le trésor illimité qui n’a pas de prix: les fleurs.

Depuis, je ne peux m’empêcher de m’esbaudir face à un parterre de fleurs, face à la magnificence des arbres, face aux feuilles qui dansent avec le vent…

Alicia, de par son côté très mature, très précoce, caractéristiques de l’enfant que j’étais, ainsi que son aspect très ludique et malicieux, qui me faisaient défaut tant ma candeur avait été fauchée par le porno, me faisait prendre conscience que j’étais encore un enfant, prêt à s’émerveiller devant l’essentiel, comme cette poésie que je lui ai si souvent dédiée, poésie qui est, comme le disait Baudelaire, « l’enfance retrouvée à volonté ».

Nicolas Relvas.