Madame Bovary, rêveuse insoumise

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Bien que l’intention de Flaubert fût, dans son chef d’oeuvre qu’est Madame Bovary, écrit en 1857, monstre littéraire initié en 1851 et qui lui fût le fruit d’un labeur harassant, de dépeindre des « moeurs de province » (sous-titre de l’ouvrage) plutôt médiocres et triviales, mais toujours portées par la puissance du style (obsession de Flaubert), lequel lui confère une quintessence artistique, à travers le personnage d’Emma Bovary, fille d’un propriétaire terrien abreuvée de romans et de romantisme, dont l’existence sera une succession d’échecs, à la fois sentimentaux et financiers, lesquels la pousseront au suicide, Flaubert ne s’est-il pas, comme on le dit vulgairement, légèrement pris les pieds dans le tapis – alors qu’il semble mépriser tous ses personnages -, en créant in fine un personnage féminin absolument sublime, incarnation même de la rêverie romanesque, emblème du personnage de roman par excellence?

Inspiré d’un fait divers, mais également des Mémoires d’un fou (1838), de Novembre (1843), ainsi que de Passion et vertu, dans lequel le personnage de Vaumont se dit, à propos de Mazza Willers, fille provinciale mal mariée, tout comme Emma: « C’est une sotte, je l’aurai », nous retrouvons là clairement le Rodolphe de Madame Bovary qui pense: « Je l’aurai, je l’aurai » à propos d’Emma, voulant profiter de sa naïveté et de ses charmes pour son bon plaisir égoïste.

Flaubert, comme le dit Pierre-Marc de Biasi dans son Gustave Flaubert. Une manière spéciale de vivre, « aurait déjà tendance à mépriser surtout ses personnages masculins, qu’il tient à distance, surtout dans le cas de Léon (« Couillonnisme profond de Léon, note-t-il dans un scénario ») »; en effet, entre la bêtise de Charles, la niaiserie de Léon, la lâcheté de Rodolphe, la cupidité de M. Lheureux, le progressisme naïf d’Homais, Flaubert semble faire preuve d’une certaine misandrie et d’un féminisme certain.

Car, bien qu’il eût tenu à représenter une Madame Bovary plutôt sotte (image qui perdure dans l’esprit de certains encore), cruelle avec Charles, appartenant à une génération « gavée de rêveries idéalisantes, qui s’est empli le cerveau de stéréotypes moyenâgeux ou exotiques, et de clichés romanesques sur l’amour absolu ou la beauté de l’ailleurs », comme l’écrit Pierre-Marc de Biasi, « tombant dans tous les panneaux » jusqu’à mettre fin à ses jours, jamais un tel roman n’a aussi bien capté, à la fois la difficulté d’être femme au XIXème siècle, surtout dans la petite-bourgeoisie, où Madame Bovary s’ennuie au coin du feu en se disant qu’elle a « tout lu », écrasée par la morosité provinciale, le cantonnement au foyer et à la maternité (après être passée par le couvent), ainsi que l’essence féminine même, ce qui fait dire à Pierre-Marc de Biasi, encore: « Emma, avec qui Flaubert se trouve en relation de fusion si profonde à certains moments de l’écriture, ne serait-elle pas la projection, l’essai de réalisation fantasmatique de cette part féminine que Flaubert sent en lui-même: ce qu’il appelle sa nature de femme hystérique? », et à Baudelaire qu’elle est une androgyne.

Bien que Flaubert n’ait jamais déclaré « Madame Bovary, c’est moi » (rumeur tenace colportée par Melle Amélie Bosquet, correspondante de Flaubert, puis par Thibaudet, et bien d’autres), il est indéniable qu’il éprouvât de la sympathie, de l’empathie, de la compassion et même une identification à Emma, car c’est une rêveuse, une lectrice, une femme en quête d’absolu qui désire vivre en miroir des héroïnes des romans qu’elle a lus, au-dessus de la médiocrité et de l’ennui morne propres à une existence de femme en province; certains y ont même perçu une forme de dandysme au féminin.

Ce que Flaubert à si bien perçu de l’essence féminine à travers Emma, c’est cette insatisfaction permanente que l’on retrouve chez beaucoup de femmes, notamment chez les hystériques, qui fait dire à Flaubert que ce sont de « grandes dispositions pour chercher le parfum de l’oranger sous le pommier »; et à M.Proust, dans son fameux article de la N.R.F, A propos du style de Flaubert, qu’elle est « la victime d’une éducation sentimantale », beaucoup plus que Frédéric Moreau dans le roman éponyme.

Emma, en butte à un mari sot et à « la conversation aussi plate qu’un trottoir de rue », l’ennui, les désillusions, une ascension sociale impossible, la médiocrité petite-bourgeoise, signe le pacte avec le diable qui la mènera à sa perte: l’achat compulsif et déraisonnable de vêtements.

Si elle ne peut s’empêcher de dilapider sa maigre fortune dans des vêtus, c’est par insatisfaction existentielle, malheur perpétuel, carence affective, que l’on décèle chez beaucoup de femmes, encore aujourd’hui, présentant les mêmes traits. Lacan parlera un siècle plus tard de jouissance.

Emma s’habille de beaux vêtements pour se projeter dans un roman où son nom serait à particule et où tous les hommes seraient à ses pieds, non par vanité.

Flaubert en a donc fait un archétype: une femme qui rêve avant tout de grandeur, mais, de par sa naïveté et sa candeur, termine dans la misère.

En tout cas l’un des plus beaux personnages de romans.

Nicolas Relvas.