Etre vivant avec Lacan

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Que n’a-t-on entendu sur Lacan – le meilleur comme le pire -, que n’a-t-on colporté comme fantasmes  – vrais ou faux -, de rumeurs et autres légendes noires ou dorées, et ce aussi bien de son vivant que post-mortem?

Cupide, sadique, pervers, fou et j’en passe pour les uns, tout bonnement génial, aussi bien dans sa vie que dans son oeuvre pour les autres.

Lacan fût adulé, sacralisé (par ses disciples, patients et une partie de l’auditoire de son fameux Séminaire), tout autant qu’il fût honni et bafoué par ceux qui le surnommaient sournoisement de « charlacan » (terme qui devait l’amuser, lui qui aimait tant les mots-valises et néologismes).

Bref, qu’on l’aime ou le haïsse, Lacan fascine et continue de créer des émules (terme à prendre aussi bien au sens de « rival » que de la recherche de l’imitation, voire du pastiche pour certains de ses héritiers), et le moins que l’on puisse dire est que sa vie fût mouvementée, entre la rupture avec l’IPA (International Psychoanalytical Association), mouvance anglo-saxonne contre laquelle Lacan n’aura de cesse de pester tout au long de sa vie, les querelles avec certains de ses disciples et la dissolution de l’Ecole freudienne de Paris en 1980.

Mais cette vie, Catherine Millot, qui fût analysante, maîtresse et disciple de Lacan, et qui ne le quitta jamais, nous la raconte merveilleusement dans son intimité toute pudique et universelle dans La vie avec Lacan (éditions Gallimard, collection L’infini), nous donnant à voir, bien évidemment, son Lacan, à travers le prisme de sa subjectivité singulière, mais également un Lacan autre, pris dans l’objectif de ses petites manies, de son tempérament, caractère, de sa personnalité, de ses goûts, ses marottes, bref, de sa vie dans toute sa complexité et son irréductibilité.

Un Lacan loin des légendes urbaines et humain, avec toutes les grandeurs et bassesses que cela comporte.

Catherine Millot était bien placée pour raconter ce qu’était la vie auprès de Lacan, d’une part parce qu’elle l’a très bien connu (mais était-il possible de vraiment bien connaître Lacan? nous y reviendrons); d’autre part, bien qu’elle ait eu une place de choix dans sa vie, elle se situait aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de celle-ci, tout simplement car elle était sa maîtresse, et non sa femme. Autant dire que son regard est des plus aiguisés et fins.

Il y a tout d’abord le Lacan homme de goût, qui aime et voyage beaucoup en Italie, notamment à Rome et à Venise, où il ne cesse d’admirer les peintures, notamment la Madone des pèlerins du Caravage à Sant’Agostino. Catherine Millot en dit ceci: « Lacan contempla longuement le tableau placé au-dessus d’un autel. Le pied nu de la Vierge le captivait. […] Lacan grimpa une échelle et examina avec la plus grande attention ce pied qui l’intriguait pour une raison qui me resta mystérieuse, car il ne faisait aucun commentaire ».

Cette scène est absolument bouleversante, à l’heure où le public afflue en masse dans les musées, faisant la queue pendant des heures pour des oeuvres qu’ils regarderont deux minutes et prendront en photo avec une perche à selfies, Lacan, en grand amateur d’art et de féminité, demande une échelle au sacristain pour admirer un pied, chose qui demeure en effet un grand mystère et faisait de lui un homme impénétrable et inaccessible comme je le disais. Peut-être était-ce pur fétichisme, interprétation un peu simpliste, ou bien voyait-il dans ce pied de Vierge quelque chose de la jouissance féminine que lui seul pouvait voir? Nul ne sait, pas même Catherine Millot, et tout le mystère de cette scène en fait le sel.

Mais bien que Lacan fût inaccessible, assez taiseux comme le décrit Catherine Millot dans plusieurs scènes, il n’en était pas moins très généreux, matériellement avec ses femmes qu’il couvrait de bijoux et de plantes vertes, mais également spirituellement avec tous ceux qu’il affectionnait, ce qui fait dire à Catherine Millot: « C’était un trait frappant chez lui que cette alternance d’attention extrême, où il était tout entier tourné vers l’autre, et de retrait, d’absorption complète dans ses pensées ». On voit en filigrane un Lacan bien éloigné de l’image que certains pouvaient en avoir – méchant et sadique -, et en même temps obsédé par son oeuvre à accomplir et sa passion qu’était la psychanalyse, de l’éthique psychanalytique même, autrement dit son désir.

Autre trait frappant chez lui: sa manie de toujours insister pour faire ouvrir des portes de musées italiens qui étaient closes, et il y parvenait toujours.

Catherine Millot en a tiré une forme de sagesse, en déclarant: « J’appris qu’une porte close pouvait s’ouvrir à qui le demandait avec assez de conviction ».

Belle métaphore qui montre que Lacan lisait en vous comme dans un livre ouvert (« Ce sentiment de le saisir de l’intérieur allait de pair avec l’impression d’être comprise au sens d’être toute entière incluse dans une sienne compréhension, dont l’étendue me dépassait » dit magnifiquement Catherine Millot), mais surtout qu’il était un être pour qui rien de ce qui est humain ne devait lui être étranger, qui avait le désir profond de connaître les arcanes de l’humanité dans tous ses recoins, d’où l’observation méticuleuse du pied de la Vierge, de lever les barrières de l’inconscient chez ses patients, et qui ne cédait jamais sur son désir.

Lacan conduisait vite, trop vite (ce qui avait le don d’effrayer Catherine Millot), marchait vite, trop vite, était impétueux, impatient, capricieux, ce qui faisait de lui un enfant de cinq ans comme il aimait à le dire.

Il y avait également les nombreux séjours à Guitrancourt, lieu de villégiature de Lacan, où se retrouvait sa famille – sa femme Sylvia, sa belle-fille Laurence, sa fille Judith et son époux Jacques-Alain Miller -, mais également tous ses amis et ce que Paris et ailleurs pouvaient compter comme monstres sacrés de l’intelligentsia, comme Heidegger qu’il recevait avec sa femme et à qui il rendit également visite à Fribourg-en-Brisgau, comme le narre Catherine Millot, avec qui le dialogue était quelque peu compliqué, compte tenu du fait que Lacan lisait mais ne parlait pas allemand; François Cheng, qui promulguait des leçons précieuses en chinois à Lacan qui le pratiquait, ou encore le mathématicien Georg Kreisel, qui inspira beaucoup Lacan pour ses fameux noeuds borroméens qui l’obsédaient viscéralement.

Guitrancourt était également un haut lieu d’étude pour Lacan, où il fomenta son séminaire sur Joyce, qu’il titrait Le sinthome (jeu de mots avec « saint-homme », nous apprend Catherine Millot), et pour lequel il lut tous les ouvrages disponibles sur le sujet Joyce et Ulysses, et ce dans le texte.

Enfin, une anecdote très touchante, mais pas des moindres dans la vie de Lacan, nous est contée par Catherine Millot, et nous fait, peut-être, entrevoir le début du basculement pour lui dans une forme de mutisme et de folie: il s’agit de la mort de sa fille Caroline, renversée par une voiture.

Voici ce qu’en dit Catherine Millot: « Il en fut effondré, je le vis sangloter éperdument. Il aimait beaucoup sa fille. Il allait souvent dîner chez elle où il voyait avec plaisir ses petits-fils. Nous sommes aussitôt rentrés à Paris. Aujourd’hui, il m’apparaît clairement qu’il y eut un avant et un après ce deuil. La coloration de son humeur changea. Au moment où je l’ai connu, il y avait une gaieté chez lui, qui faisait partie de sa vitalité. Si elle ne disparut pas tout à fait, sa gaieté fut entamée, son fond disparut, il devint plus taciturne ».

Il y aurait encore tant de choses à dire sur cette fabuleuse Vie de Lacan, que Catherine Millot nous conte dans un beau style épuré et classique.

Je finirais en disant que La vie avec Lacan, ce n’est pas uniquement vivre avec Lacan, c’est surtout se sentir vivant auprès de lui.

Lacan était un être très vivant qui savait rendre ceux qu’il aimait vivants.

Toute définition de l’amour dans son sens le plus intime et le plus universel.

Nicolas Relvas.