Le genre: au-delà de la norme (une introduction).

« Les lecteurs non férus d’analyse attendent sans doute depuis longtemps avec impatience que l’on réponde à deux autres questions. Cette jeune fille homosexuelle présentait-elle des caractères somatiques bien distincts de l’autre sexe, et s’agissait-il d’un cas d’homosexualité innée ou acquise (développée ultérieurement)?

Je n’ignore pas l’importance que revêt la première question. Que l’on veuille bien, toutefois, ne pas l’exagérer ni masquer à son profit le fait que des caractéristiques secondaires isolées de l’autre sexe apparaissent, d’une manière générale, très fréquemment chez les individus humains normaux, et que des caractères somatiques très bien marqués de l’autre sexe peuvent se rencontrer chez des personnes dont le choix d’objet n’a pas connu de transformation allant dans le sens d’une inversion. Que, donc, en d’autres termes, chez les deux sexes la mesure d’hermaphrodisme physique est largement indépendante de celle de l’hermaphrodisme psychique. », dit Freud dans sa Psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine.

Voilà une démonstration qui va à l’encontre de son fameux mot, « l’anatomie fait le destin ».

En effet, Freud n’a pas attendu les théories du genre pour bien prendre conscience que l’anatomie ne détermine pas le genre ni l’orientation sexuelle, qu’un homme peut tout à fait être dans une position féminine et une femme en position masculine, quelle que soit son orientation sexuelle. C’est son fameux concept de « bisexualité psychique ».

Lacan, un siècle plus tard, parlera de jouissance phallique pour l’homme et d’Autre jouissance, de jouissance supplémentaire pour les femmes, jouissance illimitée qui les rapproche de la mystique (thème qu’il développe dans le Séminaire XX à partir de l’observation de la Sainte-Thérèse du Bernin).

Il en est de même pour Lacan: un homme peut tout à fait éprouver une jouissance féminine, tout en étant possiblement non dépourvu de jouissance phallique, tout comme une femme peut être peu dotée d’une jouissance féminine, comme il le déclare dans Encore: « Chacun sait qu’il y a des femmes phalliques, et que la fonction phallique n’empêche pas les hommes d’être homosexuels ».

Bien sûr, la jouissance féminine chez un sujet névrosé ne doit pas être confondue avec le concept si complexe de « pousse-à-la-femme » dans la psychose chez un homme, que Lacan a théorisé à partir de l’étude du cas Schreber par Freud, Schreber voulant devenir une femme pour s’unir à Dieu.

Le pousse-à-la-femme est avant tout une souffrance propre à la psychose, une effraction dans le corps du sujet psychotique qui n’a, outre son délire, aucune envie de changer de sexe comme les sujets transsexuels, mais est littéralement poussé, comme poussé dans le vide, à la femme comme on pousse contre un mur.

A l’ère des théories du genre, initiées dans les années 80 par Judith Butler avec son Trouble dans le genre, et qui font un tabac aux Etats-Unis, au point qu’une sociologue se soit vue censurer un article dans une revue, pointant du doigt le fait que des adolescents, tout bonnement mal dans leur peau, comme presque tout adolescent, émettent le souhait de changer de sexe en répétant les discours de transsexuels sur internet, qu’en est-il du masculin, du féminin et du neutre dans leur rapport, non pas aux normes sociales, mais à la singularité de chaque sujet?

Grosso modo, les théoriciens du genre perçoivent celui-ci comme une norme écrasante, une construction sociale qu’il faudrait déconstruire pour, in fine, en finir avec la « domination masculine hétérocentrée », et, de manière plus radicale, avec la différence des sexes (il n’y a pour eux que des différences anatomiques entre les sexes).

Si l’on suit Freud, loin de l’affreux phallocrate hétérocentré, comme le présentent certaines féministes, le corps ne détermine pas l’identité sexuée. Comme il le dit, un homme peut se sentir femme et une femme peut se sentir homme.

En cela, il se situerait plutôt dans la lignée des théoriciens du genre.

En revanche, Freud, comme Lacan, contrairement aux théories du genre, soumettent toujours les hommes et les femmes au masculin et au féminin, même s’il peuvent être, comme le dit Freud, invertis chez chaque sexe.

Les hommes et les femmes ne peuvent sortir du schéma de la sexuation.

Et cela se fait, également en contrepied des théories du genre, et c’est cela qui m’intéresse, au-delà de toute norme sociale.

Pour Lacan, par exemple, le symptôme est souvent une interrogation sur son identité sexuée, quelles que soient les normes sociales.

Autrement dit, quand bien même les normes sociales relatives au genre changeraient, comme en appellent de leurs vœux les théoriciens du genre, les sujets continueraient à ne pas prendre l’être homme ou l’être femme comme allant de soi.

Comme l’a démontré Clotilde Leguil dans son essai L’être et le genre, Homme/femme après Lacan, confrontant les théories du genre à la psychanalyse, le genre, comme la névrose, est avant tout « une interrogation sur son être » comme le disait Lacan, un roc auquel se confrontent les sujets, parfois avec jubilation, parfois avec souffrance, souvent les deux.

Clotilde Leguil prend appui sur de nombreuses œuvres cinématographiques et littéraires, comme le Blue Jasmine de Woody Allen, où le personnage de Jasmine, incarné par Cate Blanchett, se retrouve dans le dénuement le plus total après avoir dénoncé son escroc de mari au FBI, par vengeance pour ses infidélités.

Jasmine, femme extrêmement stéréotypée, affublée de tous les semblants féminins dans sa vie antérieure d’épouse oisive, est, après son acting out, confrontée à sa folie et au roc de la féminité, à ce continent noir qui font s’écrouler les stéréotypes féminins pour la laisser seule face à l’énigme de son propre désir de femme.

Ainsi, Jasmine, débarrassée de la norme sociale, est plus que jamais femme dans son dénuement, dans ce trou noir qu’est la féminité.

Clotilde Leguil fait également allusion, au début de son livre, au film Certains l’aiment chaud de Billie Wilder, ou encore à Les garçons et Guillaume…à table! de Guillaume Gallienne, dans lesquels le genre est vécu comme un jeu de dupes, un gai savoir bien plus libérateurs que l’esprit de sérieux fascisant des tenants des théories du genre.

Après tout, que l’on soit homme ou femme, masculin ou féminin, c’est à chaque sujet dans son irréductible singularité qui détermine ce qu’est pour lui le masculin et le féminin, ou même le neutre; en même temps, aucun être n’est réductible à son genre.

Ainsi et enfin, la psychanalyse est beaucoup moins normative que les théories du genre, laissant la liberté à chaque sujet de vivre son genre et sa vie comme il l’entend.

La liberté consiste peut-être à s’amuser des codes masculin/féminin, à trouver sa propre singularité, pourquoi pas vers un genre neutre?

Qu’importe, nobody’s perfect!

Mon oncle

Je n’ai jamais été proche de mon oncle, l’aîné de la fratrie de mon père.

L’aîné est souvent celui avec lequel les parents apprennent à être parents, un balbutiement, un bégayement qui seront souvent la marque de son destin.

L’aîné est la première joie – joie de s’entendre appeler « papa » et « maman », joie de le voir évoluer dans les arcanes douces et sinueuses de l’enfance, joie de le voir rire et sourire, joie de découvrir les êtres et les choses.

Mais cette joie s’allie souvent à une malédiction pour l’aîné, qui est celle d’être le premier pour lequel s’accumule erreurs et maladresses, celui pour qui on a trop ou pas assez fait.

Oui, l’aîné est souvent le signe du trop ou pas assez, trop ou pas assez d’amour, de paroles enveloppantes, de caresses, de baisers, ce qui aura pour effets une plénitude et une carence existentielle.

Mais de tous les aînés que j’ai pu rencontrer, surtout ma sœur, j’ai bien plutôt l’impression que c’est un pas assez qui prédomine (raison pour laquelle ma sœur a été dans le trop ou le suffisamment, comme dirait Winnicott, avec sa première fille).

Et mon oncle, lui, n’a jamais été dans le trop, ni le suffisamment, ni le pas assez, mais dans le rien.

Ce rien s’amorce dès l’origine. Par une lubie de l’Etat civil, pas de nom de famille, ni celui du père ni de la mère. Brisure de l’héritage familial, j’ai le sentiment aujourd’hui, à 30 ans, que cette absence de transmission l’aura laissé à jamais de côté, dans une absence et une invisibilité de fantôme des nuits.

D’ailleurs, son surnom n’est-il pas le « hibou », cet oiseau qui vit la nuit, que l’on entend au loin dans une forme de présence-absence, ce son qui nous est souvent familier et en même temps étrange, cet oiseau dont l’ombre, effrayante et rassurante, est celle des ténèbres abyssaux d’Hypnos?

Pas de nom de famille, mais un surnom, un surnom qui supplée à l’absence d’héritage, qui lui a fait, peut-être, s’inventer, se bricoler une existence, qui lui a en tout cas donné une consistance.

Cette existence, personne ne l’a sauvée, mon oncle s’est sauvé tout seul. Sauvé de son existence et a sauvé sa peau qui sont en lambeaux, mais, comme disait Beckett, « il faut continuer ». Il faut bien continuer.

Le corps de mon oncle, ce corps altier, hiératique, maigre comme le mien, est en lambeaux.

Il a perdu sa première main alors qu’il s’occupait de feux d’artifice pour le Nouvel an. Il n’avait pas compris qu’il ne pouvait pas faire la fête. Il commença alors à passer ses journées, seul, comme toujours, à boire des bières et à fumer. C’était sa fête à lui, une fête triste, ratée, mais qui lui donne le sentiment d’avoir une vie. C’est tout ce qu’il a.

Puis, plusieurs années plus tard, il perdit sa seconde main, cette fois-ci en faisant de la pêche à l’explosif. Il s’est sauvé, toujours dans les deux sens du verbe, en traversant les monts fort éloignés du village, le bras en sang.

Mon oncle a tout perdu alors qu’il n’avait rien gagné – deux de ses sens (il est également pratiquement sourd), du sang, ses parents, son travail, son chemin qu’il n’a jamais réussi à se frayer, sauf pour sauver sa peau lorsqu’il a perdu sa deuxième main.

Comme je l’ai dit, nous n’avons jamais été proches. Déjà, je ne le voyais que pendant mes vacances estivales au Portugal, et, je ne sais pas, je suis sûrement trop « fidalgo » pour lui, que l’on pourrait traduire par « raffiné », contrairement à ma sœur et à mon frère pour lesquels il a toujours manifesté beaucoup de tendresse.

Mais il demeure ces moments où il me regardait longuement, ou me jetait de simples regards furtifs, où je sentais qu’il m’aimait, et était fier de moi, peut-être que je lui faisais également un peu penser à lui.

Il demeure son rire, sa drôlerie, sa gentillesse bouleversante, sa présence à la fois absente, dans la mesure où il est très taiseux, mais parle avec ses yeux de bâtard triste qui en a vu de toutes les couleurs, et si nécessaire.

L’été dernier, j’ai appris par ma mère que la femme avec laquelle il devait se marier (mais mon oncle est resté seul toute sa vie, pas de femme, pas d’enfants, pas d’héritage en somme), avait dit de lui qu’il « était une merde ».

J’ai reçu ses mots comme une absence de respiration, comme si on m’avait à moi aussi amputé de mes membres.

J’ai rapporté cette anecdote à ma sœur il y a peu, elle m’a répondu, lasse et triste, « comme s’il ne le savait pas ».

La merde, c’est ce qui sort de la bouche de cette femme, celle qui n’atteindra jamais mon oncle, parce qu’il a survécu.

Il y a deux ans, c’était l’été, je venais d’arriver au Portugal; le soleil frappait sur la maison blanche de mon oncle comme un appel au secours.

J’ai été lui rendre visite. Non, il ne m’a pas demandé comment j’allais, Non, il ne s’est pas intéressé à ce que je devenais à Paris. Mais il a insisté pour que je mange du jambon et du melon. Car il voulait m’offrir ce que personne ne lui a jamais offert, la chaleur d’un repas bien frais sous le soleil caniculaire.

Il y avait bien longtemps que je n’avais pas visité la maison, où vécut également mon grand-père que j’adorais, sur lequel mon oncle a veillé jusqu’à sa mort. Encore un don inestimable.

La maison était le reflet du corps et de l’esprit de mon oncle – en lambeaux. Seules quelques photos de nous lui procurent peut-être le sentiment que sa vie a encore un sens, en tout cas d’avoir un héritage.

L’été dernier, nous sommes partis au Portugal avec les filles de ma sœur.

Mon oncle s’est pris d’amour pour la puînée, l’observant parfois des minutes entières.

Il te reste ça mon oncle, la voix de ta petite-nièce, qui venait te chercher pour que tu viennes déjeuner avec nous, qui t’a peut-être un peu sauvé.

A travers son regard, le mien qui écrit sur toi en ce moment, tu seras toujours tout.

 

Nicolas Relvas.