Vive le ripuficaldisme!

Difficile de s’appeler Mohamed, Hakim ou Rachid? Que nenni mon brave!

Lisez donc La Révolution française (Gallimard, collection L’Infini) de Louis-Henri de La Rochefoucauld (le ton est donné), et vous verrez, qu’à l’instar du peuple juif, avec lequel l’auteur opère un parallèle avec le peuple guillotiné, un parallèle bien évidemment pétri de cinquième degré et d’autodérision, spécialités de M. de La Rochefoucauld tout au long de son livre, les grands damnés de la Terre France ne sont pas les noirs esclavagisés, les Arabes colonisés, mais bien…les aristos guillotinés, chassés, moqués, vilipendés, castrés par Mère-République!

Et plus spécifiquement les La Rochefoucauld-Liancourt, illustre lignée dont Louis-Henri, jeune homme un tantinet maladroit, n’ayant que peu confiance en lui malgré son patronyme supposé vous donner envie de dominer tous ces sales roturiers qui, depuis 1793, en ont fait voir des vertes et des pas mûres à ses ancêtres, sur lesquels il revient longuement, comme pour comprendre pourquoi il est tant déboussolé dans notre société, qui nous fait culpabiliser en permanence sur l’esclavage, la colonisation, les inégalités sociales, culturelles, territoriales (une Sainte-Trinité pour notre chère Mère-République!), à coups de politiquement correct, de censure insidieuse et d’esprit de sérieux, Louis-Henri, donc, propose à cela un antidote à toutes ces « abstractions collectives »: « le rire et l’envie d’ailleurs – l’insoumission ripuficaldienne, entêtante antienne! ».

Est-ce donc à dire que notre joyeux drille est un fieffé réactionnaire, nostalgique de la monarchie? Mais non, pardi!

Lisons-le plutôt: « Que les bonnets phrygiens ne montent pas trop vite sur leurs barricades de fortune. Que je les rassure, entre la poire et le dessert: je ne suis pas plus pour un retour à la monarchie, au secours! ». Et puis, un tout petit peu plus loin: « Ah, je vais devenir aussi sérieux que Jules Ferry à la Chambre des députés, désolé: messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai! Je ne veux pas d’une identité nationale française révolutionnaire bolchevique d’après 1789 ou 1917. La seule chose à laquelle je tienne, c’est l’individu […], son accablement au moment où la société le contraint à renoncer à son identité pour se fondre dans le consensus d’un Etat où les farceurs ne peuvent plus s’écrier, comme Louis XIV, « l’Etat, c’est moi! », vu qu’ils n’y ont plus droit de cité. Ce qui m’importe, c’est d’être quelqu’un » (je souligne).

Et cela donne…le ripuficaldisme, ce mélange d’humour, de flegme, de souveraineté individuelle et d’élégance dans sa vie, même dans la gaucherie et le ratage (Chaplin n’est pas loin!). Il n’est guère étonnant que La Rochefoucauld ait placé son ouvrage sous l’ombre tutélaire de Laurence Sterne, auteur anglais libertin du XVIIIème siècle, qui, avec Vie et opinions de Tristram Shandy, récit foutraque et excentrique, drôle en diable, un jardin à l’anglaise mis en mots, met en scène le personnage loufoque de Tristram Shandy, lequel tente de faire son autobiographie, perturbée par les digressions de l’auteur sur les membres de la famille de Tristram. In fine, il y a une impossibilité pour Tristram à remonter le fil de sa généalogie, voulant être quelqu’un,  un individu à part entière comme La Rochefoucauld, débarrassé de l’héritage familial, comme l’a très bien montré Cécile Guilbert dans son essai sur Sterne, L’écrivain le plus libre. Voici, pour le plaisir et donner une idée de La Révolution française, la citation de Laurence Sterne mise en exergue: « J’ai en moi une forte propension à commencer ce chapitre très absurdement, et je ne veux pas me priver de cette fantaisie. En conséquence, je débute ainsi ». En effet, La Révolution française est (en partie) un dynamitage de l’autofiction traditionnelle pour laisser place, pour reprendre les mots de Sterne, à la « fantaisie », à « l’absurde » afin, par un effet de subversion, de laisser la place à ce « quelqu’un » qu’est Louis-Henri de La Rochefoucauld.

Là-dessus, je me permets une incise, lorsque La Rochefoucauld prône le triomphe de l’individu sur la collectivité, les communautés, voire les communautarismes chers à notre Mère-République, il se fait là so british, à la Sterne, Tristram Shandy étant considéré comme l’un des premiers vrais romans occidentaux, les Britanniques pensant, comme l’a proclamé Mrs Thatcher, « que la société n’existe pas », qu’il n’y a que des individus.

En outre, je ne pense pas qu’il s’agisse là d’un individualisme au sens d’égoïsme, comme se plaisent à le dénoncer certaines belles âmes républicaines, mais bien plutôt de chercher et trouver sa propre singularité, son idiosyncrasie, son style de vie, contre la foule et la meute. Il ne veut pas dire autre chose en clamant qu’il tient à « être quelqu’un », c’est-à-dire un individu souverain, unique responsable de son existence, dans ses gloires comme dans ses bêtises.

Ce qu’il y a en outre d’intéressant chez Louis-Henri de La Rochefoucauld, c’est qu’effectivement, il n’est pas l’un de ces vieux aristos nostalgiques de nos bons rois, conservateurs et réactionnaires au carré comme un infâme Henri de Lesquen, et comme on en trouve tant à Versailles – des aristos embourgeoisés en somme -, mais il regrette tout de même ce temps où il « constate qu’avant la Révolution, si le régime était strict, cela n’empêcha pas, et même provoqua, dans le secret des alcôves et des cerveaux, un âge d’or de la frivolité et de la créativité. Je suis indifférent aux mœurs d’autrui, mais je remarque que le XVIIIème siècle fut celui, en France, du libertinage et d’une forme de laisser-aller de la pensée. J’en veux pour preuve le fait que Casanova ait commencé la rédaction de ses Mémoires en 1789, conscient que les rigolos comme lui devaient maintenant tourner la page… » (je souligne).

En effet, une bonne partie de l’aristocratie française a perdu de cette légèreté et de cette ouverture d’esprit qui la caractérisait avant la Révolution. Nombre d’aristos se sont enfermés dans un esprit bourgeois étriqué et conventionnel, et, au lieu de céder la place à la fantaisie et la culture d’un Louis-Henri, sont toujours attachés à des valeurs aussi désuètes que leurs titres…

Nous retrouvons cette idée dans la description très belle que donne La Rochefoucauld des rallyes, des « ralloches » comme on les appelle entre initiés, qui marquent la fin de l’époque fastueuse d’un Robert de Montesquiou qui donnait de grands bals à Versailles, dont Proust fit le récit de l’un d’eux le 31 mai 1894 dans Le Gaulois. Les rallyes, ces fêtes où se retrouvent les jeunes gens de la bonne société, sont devenus poussiéreux et ennuyeux à souhait. Louis-Henri en parle mieux que moi: « La folie douce du « bal des bêtes » de 1885 est un lointain souvenir: je ne croisais aucun pélican ni oiseau de paradis dans les sauteries où l’on me forçait à aller. Où étaient les aristocrates, là-dedans? Proust se serait évanoui rien que d’y penser: on avait surtout affaire à des gais lurons au teint vermeil, futurs banquiers impatients de se goinfrer, de vous dépouiller et de briller en société. Terni comme je suis, je n’avais plus ma place auprès d’eux. »

Enfin, les deux dernières parties, titrées « La prison du temple » et « L’impossible Restauration », se font plus sérieuses et mélancoliques.

Louis-Henri y parle, entre autres, de son rapport conflictuel à son père, pour lequel la sortie de son premier livre a été un scandale pour leur patronyme. Louis-Henri, tiraillé entre sa quête de liberté d’écrivain et sa lignée, lui écrira une longue lettre d’excuses, qui ne peut nous empêcher de penser à La lettre au père de Kafka, sur lequel La Rochefoucauld écrit longuement dans la première partie.

Il y a eu également les disparitions d’êtres chers, aristos comme lui, suicidés ou appartenant à des familles dont le père a assassiné tous les membres, mises en scène chabrolesques au possible, le poids social pouvant se révéler malgré tout écrasant dans certaines de ces familles.

Je terminerai dans tous les cas par la fin, la dernière phrase du livre qui donne tout son sens à cette si belle phrase de Cocteau: « L’humour est la politesse du désespoir ».

La voici: « Parmi vous, honorables lecteurs, se cache certainement mon bourreau, peut-être plusieurs. C’est pour eux que seront mes derniers mots, sans exclamation, sans tendresse: quand vous m’aurez décapité, mettez ma tête directement à la benne, ne la montrez pas au peuple, ne la gardez même pas pour votre collection personnelle, elle n’en vaut pas la peine ».

Sur cette profession de foi où l’on voit un jeune homme si touchant, n’ayant que peu confiance en lui, on se dit qu’il peut avoir confiance en trois choses, sainte-trinité du vrai aristocrate: de l’audace, de l’audace, encore de l’audace!

Nicolas Relvas.

Spectres

Il est dévoré par les fantômes et les ombres

Par les serpents et les frelons, qui l’enfoncent dans la terre de sa chair

Il est affamé toutes les nuits

De cette vie qui ne lui donne plus à manger

De ces mots qui manquent à son corps

Spectre famélique

Silence éternel du soleil

Il hallucine, dans le berceau de sa folie, le spectre d’une petite fille

Il l’appelle, viens, tu es la seule à pouvoir me sauver

Disparition

Les fantômes s’éloignent, les ombres ne sont plus qu’un théâtre

Les serpents et les frelons n’étaient qu’un cauchemar

Le jour se lève

Il est temps de manger.

Nicolas Relvas.