Les mains des « élus de Dieu » (à propos de Raoul Wallenberg et Guennadi Aïgui).

Il y a quelques temps, j’apprends avec joie que le grand traducteur de Dostoïevski et Tchekhov – entre autres et surtout -, André Markowicz, que j’admire tant pour la liberté et la souplesse dans la langue de ses traductions du russe au français, créait sa propre maison d’édition, les éditions Mesures, dans laquelle il publierait, dit-il sur le site qui leur sont dédiées (www.mesures-editions.fr), « des livres dont je pense que mes amis doivent les connaître, et que, s’ils viennent à les connaître, en prenant le temps qu’ils demandent sans demander, eh bien, ils entreront dans leur vie, là encore, comme des compagnons » (je souligne).

Ayant lu certaines des magnifiques traductions de Markowicz, lisant le plus régulièrement possible ses belles chroniques sur Facebook, dont il a réuni certaines d’entre elles dans un recueil au beau titre de Partages – car il s’agit bien pour lui de partager ses goûts, ses humeurs, son érudition, ses pensées, le tout avec la spiritualité et la rigueur qu’on lui connaît, à rebours d’une certaine trivialité et médiocrité que l’on peut souvent voir sur ce réseau social -, j’ai été immédiatement enthousiaste à l’idée de lire les publications de sa maison, ces autres partages de textes un peu oubliés et/ou plus édités, comme des bons plats que l’on préparerait avec cœur, délicatesse et minutie, et que l’on partagerait donc avec ses amis.

Faisant confiance aux bons goûts de Markowicz, dès qu’il a été disponible, j’ai commandé le premier né (ce terme a son importance, nous le verrons plus loin) des éditions Mesures, à savoir Le dernier départ du poète tchouvache Guennadi Aïgui, tiré à 400 exemplaires, numéroté et dédicacé par M. Markowicz, dans du beau papier et sublimement édité  – quels luxes!

Voici sa bouleversante dédicace: « A Nicolas Relvas, ce chant de ce qui reste… ».

Mais quelques mots sur Aïgui et Le dernier départ: il est né en 1934 dans le village de Chaïmourzino, en Tchouvachie, république autonome de Russie. Sa mère était une paysanne, descendant d’une lignée de chamanes (ce trait générationnel a, me semble-t-il, joué dans la poésie d’Aïgui), et son père instituteur, passionné de littérature, a été tué à la guerre en 1943.

Chamanisme et littérature: dans les deux cas, on a affaire à la spiritualité et la guérison, le chamane invoquant les esprits pour guérir les âmes en souffrance, l’écrivain créant des esprits, des « êtes de papier » pour paraphraser Pirandello, avec les mots pour éventuellement guérir son âme en peine. En tout cas, l’écriture le maintient en vie, lui procure un souffle, l’aide à subsister.

Dans le cas d’Aïgui, c’est indéniable, lui qui a été expulsé de l’Université, et a vécu dans la misère et la semi-clandestinité jusqu’à la fin de l’URSS, pour avoir soutenu Boris Pasternak dans l' »affaire Jivago »  (je reprends presque mot pour mot la notice biographique de Markowicz, présente au début du livre).

Ce poète précoce, qui a commencé à écrire très tôt en langue tchouvache, puis en russe vers 1955, a, comme beaucoup de ses compatriotes persécutés par le régime, survécu grâce à l’écriture.

Dès 1988, date de l’éclatement de l’URSS, il commence à être mondialement reconnu.

Venons-en maintenant au Dernier départ.

Aïgui avait traduit en tchouvache une anthologie de la poésie hongroise, « accueillie en Hongrie avec enthousiasme », comme le dit Markowicz dans la quatrième de couverture.

Il dit également ceci: « En 1988, des écrivains hongrois ont invité Aïgui a faire son premier voyage à l’étranger sur les traces des poètes qu’il avait traduits. L’extraordinaire monument à Wallenberg par Imre Varga venait alors d’être inauguré: il figure Wallenberg entre deux murs de roche, la main droite tendue et baissée vers l’avant, dans un geste de protection et d’apaisement. Ainsi est né ce Dernier départ, comme un cycle de deuil et de douceur: le deuil du génocide juif, le deuil de Wallenberg lui-même, réunissant les deux horreurs, hitlérienne et stalinienne, qui ont dominé le vingtième siècle, et douceur infinie de l’attention à l’autre, du sauvetage, au prix même de la mort » (je souligne).

« Protection », « apaisement », « douceur »: voilà la sainte-trinité qui incarne la main de Wallenberg, sur laquelle Aïgui a écrit donc, et qui a régi et le geste de Wallenberg – lui qui était un diplomate suédois et qui a sauvé 20 000 Juifs hongrois de la déportation en leur délivrant de faux passeports qui les faisaient passer pour des citoyens suédois; il a également fait construire des immeubles en apparence institutionnels, dans lesquels il logeait des Juifs afin de les protéger. N’ayant pas lui-même à proprement parler survécu à cette « horreur hitlérienne », mais ayant plutôt fait survivre des milliers de Juifs grâce à sa main « douce » et « apaisante », il n’aura pas survécu à l' »horreur stalinienne », puisqu’il fut arrêté le 17 janvier 1945 par l’Armée rouge, le soupçonnant d’être un espion à la botte des Etats-Unis. Les conditions de sa mort demeurent à ce jour mystérieuses -, et, donc, le poème d’Aïgui, Le dernier départ, ce poème qui est un véritable « chant » comme l’a dit Markowicz dans sa dédicace, qui m’a tant bouleversé par son mystère, sa simplicité et en même temps complexité qui a à voir l’origine, l’enfance,  qui ont elles-mêmes à voir avec le geste de la main si innocente et pure de Wallenberg.

André Markowicz, encore une fois, en parle mieux que moi dans sa postface: « Aériens, tragiques, portés par une acuité étonnante de la présence au monde, aux paysages, aux plantes, aux fleurs. Un monde du sommeil et un monde de l’enfance: personne, me semble-t-il, n’a écrit des textes aussi simples et aussi riches sur les premières années de notre vie, – des textes qu’on pourrait croire écrits par un être sans âge, à la fois père, grand-père et petite fille. Des poèmes tellement fragiles qu’ils sont plus forts que tout, de cette force dostoïevskienne, ontologiquement sans défense devant qui veut lui faire du mal, et donc indestructible » (je souligne).

En effet, bien que n’ayant pas saisi toute la complexité du Dernier départ, j’y ai ressenti, en le lisant, quelque chose de l’ordre de la métaphore du nouveau-né, un chant qui s’apparente à l’origine de la vie, et à celle de la littérature (le chant n’est-il pas celui d’Homère et des tragiques grecs?).

Le dernier départ est comme le cri ou le rire d’un nourrisson, un long poème de l’enfance qui ne se termine jamais, surtout pour les poètes et les artistes.

Par exemple, Aïgui termine parfois certaines de ses « strophes » (« faut-il appeler cela des strophes? », demande non sans raison Markowicz) par les mots Haïa et Aoum, qui sont des refrains de berceuses yiddish (« et ne bougeront plus depuis longtemps/se taisent tels la main – et jamais plus ne tremblera la main) – ils sont partis les trains/ô: Haï-ïa/A-a-oum…« ).

Par la reprise de ces deux mots, de ces deux chants, j’ai le sentiment qu’Aïgui, évoquant tout de même l’horreur nazie, tient absolument à rappeler que les Juifs, malgré le départ des trains, ont été des nourrissons, des enfants, et qu’à ce titre leurs visages, si chers à Levinas, sont nus, « sans défense » comme le dit Markowicz, intouchables. Autrement dit, ils ont été des enfants, repensons aux enfants qu’ils furent, donc impossibles à haïr parce que Juifs.

En outre et enfin, je suis personnellement très touché par cette idée de la main, « qui s’est incarnée en Consolation éternelle/des consolés depuis longtemps: elle est restée: ô – sans personne et sans rien – la Consolatrice/la plus/solitaire du monde/la main -, car cette main évoque plusieurs idées: la main que l’on donne à sa mère, la main que l’on entrelace à celle d’un camarade, encore enfants, la main qui sert à écrire et à réparer avec les mots, comme le fait Aïgui, la main de Wallenberg qui a fait, symboliquement, des faux passeports et des édifices pour « consoler » les Juifs, alors qu’ils étaient inconsolables, la main tendue pour ne pas vous lâcher dans le vide, « au milieu est la main » comme le chante Aïgui, c’est-à-dire qu’elle reçoit la lumière et la grâce; en bref, les mains de Wallenberg et d’Aïgui sont celles d' »élus de de Dieu », comme le second surnommait le premier.

Terminons par ces doux, beaux mais graves mots d’André Markowicz à la fin de sa postface: « Il est beau que, le 3 avril 2019, soit donnée cette première à quatre voix: la voix du violon dans celle du violoncelle, la voix du russe dans celle du français, comme un instant de recueillement et de reconnaissance alors même que la haine antisémite semble se réveiller autour de nous ».

Contre la haine, donc: la voix chantée, Haïa, Aoum, et la main qui offre et qui s’offre.

Nicolas Relvas.

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