Humeur #1 – les César, la fête, Polanski et les femmes, Adèle Haenel.

A contre-cœur, j’ai visionné une grande partie de la cérémonie des César hier soir.

A contre-cœur car il y a belle lurette que cette cérémonie est devenue la cérémonie des adieux: adieux à la légèreté, à un homme et une femme, aux derniers métros, à Camille Claudel et La Reine Margot (apparition d’Adjani dans un sketch aussi lourdingue que les blagues de Foresti); adieux à Depardieu qui s’est égaré dans les ténèbres de la vie russe, à Deneuve qui a trop connu la frivolité et l’éternelle profondeur des chefs-d’oeuvres des Polanski, Truffaut, Bunuel, aux côtés des Depardieu, Dewaere et Piccoli, toute cette faune de cinéastes et d’acteurs qui en savaient quelque chose sur la vie, les hommes, les femmes, leur folie, leurs grandeurs, leurs bassesses, leurs amours impossibles et tragiques, et qui mettaient leurs tripes sur la table en jouant et créant, comme dirait Céline.

En visionnant ces tristes et mornes César, je me suis dit que la fête était bel et bien finie.

Je ne vois plus de fêtes nulle part, ni autour de moi, ni à la télévision, ni au cinéma, ni dans les livres.

Le Paris est une fête d’Heminguay, brandi en manifeste après les attentats du 13 novembre, n’était qu’un appel au secours de la part des Français, ces Français qui ne savent plus être eux-mêmes, c’est-à-dire un peuple fier de lui, de son histoire et de sa culture; un peuple qui converse des heures de tout et de rien, rieur, moqueur et insolent, sans parler travail, start-up et coworking, sans regarder son portable mais lisant toujours dans le regard de l’autre, tantôt fuyant, tantôt triste, tantôt souriant de ses rides; un peuple qui lit autre chose que la camelote marchande, qui glisse sur lui comme une trottinette roule vers le néant; un peuple qui dit « merde » à toutes ces saloperies venues des Etats-Unis, de la bouffe avariée sur tous les plans. Bref, un peuple libre et indompté.

Non, ce n’était aucunement une fête hier soir, le malaise était criant, ce malaise nommé socialsociété, puritanisme, bien-pensance, quotas, égalitarisme et j’en passe, galimatias bien écrit à l’avance par la médiocre maîtresse de cérémonie, ou plutôt maîtresse tout court. Ce malaise nommé Polanski, absent mais là toute la soirée, dans certaines caboches en tant que génie incontesté, avec son magnifique J’accuse; dans d’autres en tant génie maltraité, et puis dans d’autres encore en tant que criminel, LE criminel de l’époque qui cherche des criminels partout… ou un peu tout ça. L’ombre de René Girard a plané sur la soirée.

Comme si Polanski n’avait pas suffisamment souffert comme ça, toutes ces ayatollas de féministes ne veulent qu’une chose: sa mort, purement et simplement.

Elles sont des agents de la mort, inaptes à la complexité et à l’accès à la beauté de l’art et de la vie.

L’idéologie, pire ennemie de l’art, c’est la mort.

Combien d’entre elles n’ont pas vu J’accuse ? combien d’entre elles sont incapables de comprendre que Polanski, dont l’existence fut irriguée par le Mal, celui de la Shoah, celui du meurtre ineffable de sa femme enceinte, puis celui que la société lui inflige, sonde cette part diabolique inhérente à tout être humain (Baudelaire en savait quelque chose), y compris lui-même, dans son œuvre ?

C’est Catherine Deneuve, qui derrière sa gueule d’ange, sa voix fluette, son corps de petite fille, incarne la folie dans son dégoût de la sexualité et des hommes, dans le bien-nommé Répulsion, lequel s’apparente à un cauchemar interminable; c’est Mia Farrow, au visage pur et angélique également, qui donne naissance au diable en finissant par l’aimer, sorte d’allégorie de la tentation d’Eve;  ou encore, dans Le Pianiste, comment Adrien Brody survit au mal même sauvé des camps de la mort.

En bref, Polanski analyse cette part obscure de nous-mêmes, dans une dualité métaphysique perpétuelle entre le bien et le mal, en ôtant à ces catégories toute charge morale.

En outre, ce qu’ignorent également toutes ces féministes, Polanski n’a jamais fétichisé et sexualisé ses actrices; bien sûr, il les a toujours choisies belles, mais jamais il n’en fait des Brigitte Bardot (et comme j’aime Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme…, sublime, d’une sensualité insolente et ravageuse, libre, choses que les Français(e)s ont également oublié), mais bien plutôt des êtres tourmentés et complexes.

Ce que ne comprennent pas également ces féministes (décidément !), c’est à quel point tant d’hommes artistes ont tenté de comprendre les femmes dans leurs œuvres, eux qui étaient de vrais féministes, en des siècles ou cela était véritablement scandaleux.

C’est Flaubert avec Madame Bovary, qui a créé un personnage rivé à sa solitude de femme dans la médiocre petite-bourgeoisie provinciale du XIXème siècle, qui en devient folle et qui en meurt; Flaubert est par ailleurs beaucoup plus sévère avec les personnages masculins – bêtise de Charles, cupidité de M. Lheureux, couardise de Rodolphe et Léon, aveuglement scientifique d’Homais – qu’avec Emma, qui n’est qu’une rêveuse qui tente de vivre à l’image des personnages des romans qu’elle a lus.

Ou bien c’est Joyce, qui se met dans la tête d’une femme dans Ulysse, en l’occurrence Molly Bloom, et qui a écrit un morceau de bravoure avec son monologue intérieur où Molly est dans une quête de liberté irrépressible, d’une crudité et en même temps d’une musicalité et poésie magnifiques.

Bien sûr, beaucoup de femmes artistes ont été invisibilisées à travers les âges: je pense par exemple à l’incroyable poétesse romantique du XIXème siècle, Marceline Desbordes-Valmore, qui vient d’être ressuscitée avec une nouvelle édition critique récemment rééditée des Pleurs, poèmes élégiaques de l’Eros d’une maîtrise stylistique époustouflante; ou encore, qui connaît la belle poétesse italienne Cristina Campo, dont Les Impardonnables est un chef-d’oeuvre de prose poétique, où elle aborde aussi bien la beauté de la tapisserie, ou encore Proust et les contes dont l’écriture naïve et complexe la ramenaient à l’essence de l’enfance ?

Beaucoup plus près de nous, une femme a obtenu le Nobel de littérature en même temps que Peter Handke. Elle s’appelle Olga Tokarczuk, et qui la connaît tant elle a été si peu médiatisée contrairement à son congénère masculin ?

Donc oui, je suis pour plus de visibilité des femmes artistes, mais pas une visibilité de pacotille à coups de quotas et d’égalitarisme, où les femmes sont toujours infantilisées et victimisées, et, en somme, toujours malléables et pas nécessairement écoutées; une visibilité qui met en avant les talents féminins, à armes égales avec les hommes.

Mais la vérité, c’est que créer, écrire, sont devenus compliqués pour presque tout le monde, hommes et femmes confondus, tant les conditions matérielles inhérentes à la création, dans un monde où l’art se fait de plus en plus rare, pour céder la place à la marchandise consumériste et merdique, sont devenues précaires et risquées, à tel point que, contrairement à une idée reçue, 90% des auteurs ont un travail salarié.

Enfin, hier soir, après les César, j’ai eu du mal à m’endormir, tant le fracas du départ d’Adèle Haenel, mêlé au grand malaise qu’il a causé dans la salle et à ma joie pour Polanski, me hantaient.

J’ai trouvé Adèle Haenel sublime, son regard bleu et son visage lumineux, cette beauté triste, et son départ m’a ému, dans ce qu’il a d’infiniment blessé et où tout n’est pas encore aseptisé et prévisible.

Adèle Haenel vs Polanski ?

Ne tranchons pas, tout est complexe et à écrire.

Nicolas Relvas, le 29/02/20.

Lacan avec Antigone: envers et contre tout.

 

 

« La seule chose dont on puisse être coupable, dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir ».

Lacan, L’éthique de la psychanalyse.

Envers et contre tout, là gît le désir d’Antigone, « ce dont l’être humain se trouve être miraculeusement porteur, à savoir la coupure signifiante, qui lui confère le pouvoir infranchissable d’être, envers et contre tout, ce qu’il est », nous dit Lacan dans « Antigone dans l’entre-deux-morts ».

Se dessine donc dans le mythe d’Antigone par Sophocle, et dans l’analyse qu’en fait Lacan, une héroïne qui ne cède pas sur son désir, allant au bout de ce qu’elle est pour ce qui est, à savoir « la valeur unique de Polynice », son frère, dont Créon, le roi de Thèbes, a refusé par la loi qu’on l’enterre, avec les rites grecs que cela suppose, car traître à la patrie, et qu’on laisse sa dépouille être dévorée par les chiens et les oiseaux.

Antigone, bravant la loi, refuse un tel sort fait à son frère, et décide, envers et contre tout, de lui faire une sépulture, sachant qu’elle encourt la mort.

« Pour une telle cause, la mort me sera douce. Je reposerai auprès de mon frère chéri, pieusement criminelle », dit-elle à sa sœur Ismène, qui tente de la dissuader d’un tel geste et refuse de se joindre à elle dans la mort.

Notons les antithèses dans la bouche d’Antigone: « mort »/douce, « pieusement »/ »criminelle »; en effet, Antigone est habitée par la mort, elle est « entre la vie et la mort », ou encore possède « le désir pur, le pur et simple désir de mort comme tel. Ce désir, elle l’incarne », nous dit Lacan.

Par ailleurs, elle déclare à sa sœur devant Créon, alors que cette première se ravise en voulant la rejoindre dans son acte: « Ne te décourage pas: ta vie est devant toi; la mienne est finie; il y a longtemps que je l’ai consacrée à mes morts ».

Antigone est donc celle qui « sera morte glorieusement » comme elle se qualifie, qui ne craint pas la mort car elle se sent déjà morte, morte que son frère soit mort et dont le cadavre est inhumainement traité. Au-delà de la loi politique, elle incarne sa propre loi, celle de son désir, celle de la justice divine, invoquant Zeus, défendant et se battant pour ce qu’elle est, et ce jusqu’à la mort.

Ainsi, elle est du côté du symbolique, le symbolique représentant pour Lacan à l’époque du Séminaire VII (1959-1960), ce qui se loge du côté du vivant, car, même si elle a un désir de mort, à travers sa défense de la dignité de son frère dans la mort, et surtout pour ce qu’il a été, Antigone se bat pour la vie, pour une grandeur de la vie à travers le respect des rites funéraires qui rendraient hommage à Polynice non pas en tant qu’être mort, mais pour le vivant qu’il fut.

Lacan ne dit pas autre chose: « Il ne s’agit pas d’en finir avec celui qui est un homme comme avec un chien. On ne peut en finir avec ses restes en oubliant que le registre de l’être de celui qui a pu être situé par un nom doit être préservé par l’acte des funérailles ».

Si Antigone représente la loi de son désir, Créon, lui, représente la loi politique dans ce qu’elle a de tyrannique. Il refuse par exemple d’écouter Hémon, son fils, promis à Antigone, qui tente de raisonner son père, par un subtil jeu rhétorique, lui déclarant tout l’amour qu’il lui porte et en même temps lui faisant part de l’opinion publique, qui penche plus en faveur d’Antigone, manière pour Hémon de ne pas perdre celle qu’il aime. En outre, Créon fait venir Tirésias, le devin, vers la fin de la pièce, qui lui prédit les pires malheurs (ce qui adviendra) s’il fait mourir Antigone.

Pour Lacan, Antigone est « inflexible », mais n’est-ce pas également le cas de Créon, lequel serait une sorte de miroir déformé de l’héroïne ?

Non, car Créon, même s’il dit qu’il ne « cèdera pas », est plus soumis au surmoi de la loi qu’à la vérité de son désir; autrement dit, ce n’est pas son désir qui le pousse à laisser mourir Antigone et à ne pas ensevelir son frère, mais bel et bien la tyrannie normative de la loi politique.

Par ailleurs, pourquoi Antigone est-elle si « inflexible » quant à son frère ?

Elle en donne la réponse, sublime:

« Je me suis dit que, veuve, je me remarierais et que, si je perdais mon fils, mon second époux me rendrait mère à nouveau, mais un frère, maintenant que mes parents ne sont plus sur la terre, je n’ai plus d’espoir qu’il m’en naisse un autre ».

C’est donc par ce qu’elle ne retrouvera jamais plus, ce qui est irrémédiable, irremplaçable, perdu pour toujours, qu’Antigone se sent déjà morte, et affronte cette mort. Il n’y a pas pire pour elle à supporter qu’une mort inconsolable, et parce qu’elle est inconsolée, inapte à faire un deuil quelconque, elle préfère mourir. « L’Achéron sera mon époux », dit-elle.

Par ailleurs, elle a déjà perdu son père et sa mère (Œdipe et Jocaste), ses deux frères, et sa sœur Ismène se désolidarise d’elle; comme le chante le chœur: « Depuis l’ancien temps je vois, sous le toit des Labdacides, malheur sur malheur frapper les vivants après les morts ».

Par conséquent, ce qu’affronte tout bonnement Antigone, c’est son destin, mû par son désir: la malédiction étant le lot des Labdacides, elle est fidèle à la loi maternelle, comme le dit Lacan (« le désir de la mère est à l’origine de tout. Le désir de la mère est à la fois le désir fondateur de toute la structure, celui qui a fait venir au jour ses rejetons uniques […], mais c’est en même temps un désir criminel).

Antigone est donc tiraillée entre son destin familial, par le crime qui imprègne sa famille, et même temps se bat pour qui elle est et celui qu’elle aime, dans le cadre de son désir criminel à elle.

Pour finir, elle est le symbole de la lutte contre l’arbitraire de la loi: parce qu’une loi est édictée, elle n’est pas forcément juste (ce que démontrent également les discours de Hémon et de Tirésias, ainsi que la sympathie du peuple de Thèbes pour la cause d’Antigone), et la véritable justice réside plus dans l’éthique que dans la loi ou la morale.

L’éthique d’Antigone, qui fut celle de Lacan également: ne pas céder sur son désir.

Nicolas Relvas.

Poésie

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 » Si elle était capable d’en faire un poème, même un poème difficile à lire ou douloureux, elle approcherait de la vérité du monde. Un poème qui réunirait le vieux et sa pâtisserie, le bond du tigre et le festin, les oiseaux en vol sur la mer calme et les dents jaunes des petits boutiquiers ».

Emmanuelle Favier, Virginia.

Poème difficile ou douloureux

J’approche de la vérité du monde

I.

Un vieil homme, assis sur un banc dans un square,

Alors que les enfants jouant pensent à l’instant

Lui, mange sa pâtisserie, une pâtisserie qui lui remémore sa mère,

Son enfance, extatique souffrance.

Ses yeux démolis par la vie tourbillonnent dans les cris rieurs et ivres des enfants.

Et alors, il repense à sa femme, qui partageait ce banc, et la pâtisserie.

Et bientôt, il va s’endormir, tuant le réveil au crépuscule,

Rêvant son enfance dans la folie des nuits qui n’en finissent pas

Pour qu’enfin naisse le jour.

II.

Un tigre en cage

Regarde le festin des hommes et des femmes masqués, aux gestes inarticulés, aux corps empêchés, prisonniers, à l’absence de leur être;

Le tigre bondit

Chacun est effrayé par la bête qui gît en lui

Et le festin reprend son cours de mensonges

Et les masques tombent peu à peu…

III.

La mer est calme, accueillante, souriante.

Les dieux se sont enfin réveillés

Et veillent sur les oiseaux qui volent au-dessus d’elle.

Le printemps est interdit à ceux qui n’écoutent pas les oiseaux

Ainsi que le calme de la mer

Qui sont les premiers poètes.

IV.

Je veux acheter des fleurs

Il faut que j’achète des fleurs

Il faut que ma chambre soit imbibée de l’odeur des lys

Sinon je vais dépérir

Il faut que je sente l’odeur de la vie et de la poésie ;

Les dents jaunes des boutiquiers

Sont comme le temps qui s’écoule sur l’herbe fraîche.

Elles sont mon seul espoir

De sentir les fleurs,

D’aimer la vie

Et la poésie.

Nicolas Relvas.

Un air de famille de Cédric Klapisch: la famille en tant que malédiction.

 

 

Un air de famille de Cédric Klapisch, sur un scénario de celui-ci, ainsi que les excellents Jaoui et Bacri (qui en étaient alors à leurs débuts, 1996, déjà très prometteurs), fait partie de cette tradition d’œuvres (des tragédies de Sophocle au Parrain, en passant par le Théorème de Pasolini ou encore le Sitcom de François Ozon), qui mettent en scène la famille dans ce qu’elle a de tragique et névrotique, mais jouant ici sur le versant comique et pathétique, comme chez Molière, ce qui donne lieu à des scènes hilarantes et des comiques de situation en cascade.

Adapté originellement de la pièce éponyme de Bacri et Jaoui, le film reprend les ficelles du théâtre avec une quasi unité de lieu (le bar PMU d’Henri, l’un des frères, interprété par Bacri); une unité de temps (une seule soirée); et, enfin, une unité d’action, se concentrant sur la famille dont il est question, avec très peu voire quasiment pas de personnages secondaires.

Dans le bar miteux d’Henri se déroule un huis-clos où la famille Ménard, composée de la mère, ses trois enfants, Philippe (Wladimir Yordanoff), Henri et Betty (Agnès Jaoui), ainsi que la femme de Philippe, Yolande (bourgeoise coincée et soumise à son mari merveilleusement interprétée par Catherine Frot), dont c’est l’anniversaire, règle ses comptes en faisant tomber les apparences, à coups de malentendus et de cruauté savoureuse de par son registre comique.

Apparaît également Denis (Jean-Pierre Darroussin), employé malmené d’Henri et amant caché de Betty, personnage secondaire mais en réalité central dans la film, sur lequel nous reviendrons.

Il y a également Arlette, la femme d’Henri, qu’on ne voit jamais mais qui le quitte par téléphone, ce qui fait que la famille, qui devait aller au restaurant pour les 35 ans de Yolande, préfère rester au bar afin de tenir compagnie à Henri.

A l’instar du Tartuffe de Molière, Arlette est celle par qui le scandale arrive, en faisant tomber les faux-semblants et les masques chez chaque membre de la famille.

Si elle n’avait pas quitté Henri, la famille serait allée au restaurant et les choses eussent pu être autres, autre manière de dire que la famille est confrontée à un destin, en ôtant à ce terme tout caractère sacré: il s’agit bien plutôt des conditionnements que l’éducation a forgé chez chaque enfant, qui font d’eux tantôt des rivaux, tantôt des alliés, ne pouvant échapper à des sentiments profonds les uns envers les autres, qui éclatent ici au grand jour, et qui remontent à l’enfance (enfance que met d’ailleurs magnifiquement en scène Klapisch en forme de flash back, où l’on voit les trois enfants s’immiscer dans le lit des parents, jouant ensemble et se chamaillant, sorte de paradis perdu où l’insouciance était reine et le père encore vivant, le tout sous un magnifique air de Dalida).

Par exemple, Philippe, grand chef d’entreprise ambitieux, passe dans l’après-midi à la télévision (le film s’ouvre là-dessus), et chaque membre de la famille le regarde sauf… Henri, qui a oublié.

Il en fait l’aveu à Betty et lui demande de lui dire comment il était, sauf que la famille arrive à ce moment précis (comique de situation); Philippe demande à chacun de lui dire comment il l’a trouvé, et, bien évidemment, Henri tente de noyer le poisson.

Un peu plus tard dans le film, alors que les disputes à tout va ont commencé, Henri avoue à son frère qu’il ne l’a pas regardé.

Dans la scène drôlissime où Yolande ouvre ses cadeaux d’anniversaire, recevant un chien, ce qui la fait pleurer de désespoir, alors que la famille pense qu’il s’agit de larmes de joie, elle reçoit également un collier de la part de Philippe (elle pense que c’est une laisse de chien!), et la mère déclare: « quelle chance d’avoir un mari aussi attentionné »; Henri réplique, furibond, « qu’il faut juste avoir de l’argent! », confrontant sa mère à un parallèle avec le manque d’argent du père.

Trois choses se jouent à mon sens dans ces scènes:

  • la rivalité entre Henri et Philippe, celui-ci ayant réussi et l’autre pas, rivalité bien connue entre frères (le film Nue propriété l’a bien représentée), que Henri pose sous le signe du père: moi, Henri, suis plus du côté de papa contrairement à Philippe; ainsi, il y a rivalité oedipienne, Henri ayant plus hérité de la loi paternelle que Philippe.
  • les malentendus propres à chaque famille, puisque Philippe et la mère pensent que Yolande est heureuse d’avoir un chien, alors qu’elle avouera un peu plus tard, ivre et sans s’en rendre compte, qu’elle n’est pas « contente d’avoir un chien ». Le film est par ailleurs tissé de malentendus, tout bonnement parce que les personnages sont incapables de communiquer tout en étant dans la haine et le ressentiment.
  • les apparences qui s’effondrent, Henri avouant à Philippe qu’il ne l’a pas regardé à la télévision.

Ainsi, nous pouvons dire que se joue là la famille comme une malédiction. Dans ce terme, on entend le « mal » et « diction », la malédiction trouvant donc son terreau dans le « mal-dit ».

Comme tout est mal-dit entre les membres de la famille, ils peinent à s’entendre et à se comprendre, comme c’est le cas dans nombre de familles, parce que les affects priment sur la raison, la haine est liée à l’amour et la jalousie à l’affection.

Par exemple, Henri n’y va pas de main morte avec Betty, et vice versa, mais c’est elle qui lui conseille d’aller voir Arlette pour s’expliquer, chose qu’il va faire; il y a donc ressentiment mêlé de réconciliation.

Par ailleurs, le titre du film est assez évocateur: un « air de famille », le terme important étant « air »: les membres d’une famille sont indissociablement liés sans que rien ne les rassemble, sans qu’en rien ils ne se ressemblent, se haïssant tout en ne pouvant s’empêcher de s’aimer, et ne peuvent se passer les uns des autres. Comme le disait Lacan, la famille est un « mal nécessaire ». Là résident la malédiction et la tragédie familiales.

En ce qui concerne le personnage de Betty, comme je l’ai dit, elle est en couple avec Denis, employé de Henri qui le rabroue à chaque fois qu’il ouvre la bouche; Denis est emblématique du personnage de valet dans les pièces de Molière: ils sont les révélateurs de vérités en feignant la soumission, Denis essayant de dire ou disant avec franchise ce qu’il pense à la famille, afin d’apaiser les esprits et de remettre les choses en ordre.

Quant à Betty, elle est le personnage le plus neutre du film, toujours un peu en dehors, faisant beaucoup d’esprit, étant plutôt garçon manqué, ce que ne manque pas de lui reprocher sa mère vers la fin du film, lorsque Betty dit un juron; celle-ci lui répond que « l’on est pas forcément grossier qu’en disant des gros mots… il n’y a qu’à voir l’attitude de Philippe avec Yolande, ou encore celle de Henri avec Arlette ».

Betty pointe ici l’exclusion dont elle est l’objet de la part de sa mère parce que fille, cette première ne vouant ses beaux yeux qu’aux garçons.

Ainsi, Betty fait preuve d’insoumission et d’émancipation féminine, bravant la mère et s’affranchissant des frères, comme lorsqu’elle déclare par exemple à Philippe de ne plus jamais l’aider à trouver du travail, après qu’il lui ait reproché d’avoir mal parlé à un supérieur de l’entreprise dans laquelle Philippe travaille.

Mais la force du film, et j’en terminerai là, réside indéniablement dans son comique: il nous montre la famille dans ses travers, individuellement et les uns avec les autres, des travers pathétiques qui se jouent dans les détails.

Manière de dire qu’il y a toujours quelque chose de ridicule dans les travers des personnages, mais un ridicule qui les rend attachants.

Nicolas Relvas.

 

Éclair de printemps

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Les volets sont clos

Le réveil à peine éclôt

L’odeur du café et de la cigarette

Me réconfortent des nuits sans éclat.

Je lis quelques vers sur un perdu:

« Le corps a été perdu. Un tas de terre, on reste là… ».

Quel corps habiter?

Quelle terre où demeurer?

J’ouvre les volets

La terre tourne et le ciel est d’un bleu de madone

Mon corps est imbibé de lueur

Je m’habille de vert et de blanc

Couleurs de l’herbe et des nuages

Je franchis le pas de la porte de la maison grise

Et soudain, c’est un ravissement

Un air de printemps comme on sort d’un long cauchemar

Je vis pleinement mon corps

Et mon esprit est plus que jamais en paix

Les fantômes restent en pleine nuit

Il ne me reste plus qu’à marcher

Sur le chemin que moi seul sait tracer.

Nicolas Relvas.