Elle de Paul Verhoeven: la banalité du mâle.

 

« Tout crime est mystérieux, car il est une aberration ».

Orson Welles.

Michèle, interprétée par la toujours si merveilleuse Isabelle Huppert, a une vie qu’elle maîtrise autant que ses affects: directrice d’une boîte créatrice de jeux vidéos, elle semble aussi désaffectée et insensible à tout, à l’instar des créatures qui peuplent les écrans sur lesquels elle travaille.

Et pour cause: la scène inaugurale du film Elle de Paul Verhoeven, est celle d’un viol ultra violent commis sur Michèle, par un homme vêtu de noir et cagoulé, qui fait intrusion chez elle, mais d’une manière particulière: Michèle est devant les portes fenêtres, et le violeur claque les portes, en surplomb, pour enfin lui donner un coup au visage et passer à l’acte; ainsi, il intervient dans le quotidien de Michèle avec la violence d’une incarnation de la mort ou d’un ange déchu.

La scène qui suit est troublante: alors que le spectateur si dit que Michèle s’apprête à appeler la police et porter plainte, non, elle jette méticuleusement les débris de verre à terre dans la poubelle.

Un peu plus tard, elle dîne avec son ex-mari, sa meilleure amie et son mari, et leur avoue, d’une façon absolument banale et désincarnée, totalement dénuée de pathos, qu’elle a été violée. Tout le monde semble sous le choc, sauf Michèle, terminant par un lapidaire: « bon, on commande ».

Un peu plus tard dans le film, nous apprenons que le passé de Michèle est trouble, son enfance ayant été marquée par un crime, en l’occurrence celui de son père, dont il ne nous est rien dit sur les faits au début, Michèle en en discutant avec sa mère, qui aimerait qu’elle aille voir son père en prison, séparant « l’homme du monstre »; mais Michèle ne lui a jamais pardonné, « c’est un monstre », dit-elle de manière définitive à sa mère. Vers le milieu du film, Michèle organise un dîner de Noël, où elle invite également un couple de voisins, respectivement incarné par Laurent Laffitte, avec son physique de jeune premier, propret sur lui, et Virginie Efira, catho cul-béni, laquelle, en installant des statues de la Nativité dans son jardin, déclare à Michèle: « c’est beau la Nativité… c’est l’origine ». A ce dîner, Michèle, un peu soûle, raconte, avec une pointe d’humour et une distance qui caractérisent le jeu d’Isabelle Huppert, comment son père a, un beau jour, assassiné tous ces voisins, enfants et animaux compris.

En bref, ce film, à la structure complexe et polysémique, possède plusieurs lectures.

En premier lieu, le viol de Michèle. Comme je l’ai dit, elle ne porte pas plainte, continue à mener sa vie personnelle et professionnelle comme si de rien n’était, et, bien que visiblement effrayée, ne semble pas traumatisée.

Ici, Paul Verhoeven semble vouloir montrer plusieurs choses: d’une part, qu’un viol n’est pas nécessairement traumatisant pour une femme, se faisant ici anti-féministe; d’autre part, et paradoxalement, il se fait féministe en montrant à quel point l’époque à fait des femmes des machines de guerre, qui se doivent d’être aussi puissantes que les hommes.

Je m’explique: comme je l’ai dit, Michèle travaille dans le domaine des jeux vidéos, un secteur plutôt masculin et où le pouvoir est de mise. Ce que paraît nous dire Paul Verhoeven, c’est à quel point la technique a envahi les sphères humaines, faisant des êtres humains non plus des sujets dotés d’affects et de sensibilité, mais bien des prolongements des machines. C’est la façon qu’a Michèle de réagir à son viol, tel ce monstre d’un jeu vidéo sur lequel elle et toute son équipe travaille, ce monstre à tentacules qui baise une femme (mise en abyme du viol). Et en réagissant de la sorte à son viol, elle se pose non pas en tant que femme victime, mais telle une machine phallique qui se doit de faire front et de supporter l’horreur ineffable, à coups de résilience et de tête haute. Michèle, femme puissante, en devient elle-même ce monstre, tous ces monstres qui pullulent dans les jeux vidéos et dans les contes pour enfants.

Si Michèle n’est pas dénuée de monstruosité, c’est parce qu’elle l’a affrontée dès son enfance; en effet, elle est le fruit d’un crime inaugural qui l’a marquée à jamais, jusqu’à ne rien ressentir suite à son viol.

Et c’est un autre point, très intéressant, qui semble obséder Verhoeven: le crime originaire, tel que l’a traité Freud dans Totem et tabou, qui engendre violence et chaos, et en même temps une forme de stabilité.

Michèle, de par le viol dont elle est victime, est à la fois le fruit d’une répétition mortifère, qui s’origine dans l’enfance par les crimes de son père, et une sorte de péché qu’elle semble expier, celui desdits crimes.

Ainsi, lorsque sa voisine lui parle de la Nativité, cette allusion très forte au catholicisme chez Paul Verhoeven, est un écho à l’existence de Michèle; en effet, elle est tiraillée entre la part monstrueuse d’elle-même et de son origine, et en même temps cherche à surmonter les épreuves dignement, afin de ne pas se laisser engloutir par l’horreur. C’est bel et bien un combat entre le Bien et le Mal qui est à l’œuvre.

Par ailleurs, sa mère semble plus incarner le pardon cher aux chrétiens, pardon à son père, et Michèle n’en veut rien entendre, car lui pardonner, ce serait pardonner l’impardonnable qui a fait d’elle un monstre et qui a gâché une partie de sa vie.

Et c’est là, enfin, autre niveau de lecture, que se joue ce qu’Hannah Arendt a appelé la banalité du mal (mâle), ou encore ce que l’on appelle la monstruosité ordinaire. Effectivement, le père de Michèle, on l’apprend, était un bon catholique, et a, sans raison, assassiné tous ses voisins. Le violeur de Michèle, dont je ne dévoilerai pas l’identité afin de conserver tout le suspense du thriller, est également un homme en apparence irréprochable, M. Tout-le-monde, qui se fait agent du Mal.

Ainsi, les catégories de Bien et de Mal sont ici interrogées par Paul Verhoeven: ils ne se situent pas forcément là où on le pense, le Mal pouvant prendre l’apparence du Bien et vice-versa. Ceci est inversé dans les personnages de Michèle et celui de son père: son père avait l’apparence du Bien, du moins celle de la banalité, il se révèle être un monstre apocalyptique; Michèle, quant à elle, par sa froideur, son dessèchement des affects propre aux rôles d’Huppert, son insensibilité quant à son viol, semble fataliste à l’égard du Mal, et en être habitée, alors qu’elle demeure la petite fille prise en photo à la découverte des crimes de son père, « avec ce vide dans le regard », comme elle le dit à son voisin. C’est donc une véritable métaphysique qui est à l’œuvre dans ce film: à l’origine, le Mal, celui de toute société, qu’il va s’agir de transmuter en Bien. Une femme de bien, voilà ce que tente d’être Michèle, mais Paul Verhoeven ne se fait pas si manichéen, puisque Michèle possède elle-même, elle qui a vu le Mal en face, sa propre part obscure, comme nous tous, à des degrés divers. Elle semble étrangère à elle-même, en miroir de l’étrangèreté qui s’est immiscée chez elle, l’a violée et l’a faite étrangère au monde qui l’entoure et à ses affects.

Mais la grande force de ce film, c’est de montrer à quel point, à l’instar de Michèle, on peut se remettre de tout: un père criminel, un viol, sorte de pied de nez à cette vicitimisation permanente propre à notre époque, notamment celle des femmes victimes de violences. Certes, il ne s’agit pas de les minimiser, un viol reste l’une des pires choses qui puisse arriver à une femme; mais le personnage d’Isabelle Huppert montre que les choses ne sont pas forcément aussi binaires, d’un côté le bourreau, de l’autre la victime; d’un côté le Mal, de l’autre le Bien… les deux sont intriqués, et sont l’objet d’un combat permanent, qui n’est que celui de l’humanité.

Verhoeven se fait donc ici humain, trop humain.

Nicolas Relvas.

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